BRIOUSSOV (V.)


BRIOUSSOV (V.)
BRIOUSSOV (V.)

«Je veux vivre pour que, dans une future histoire de la littérature universelle, deux lignes me soient consacrées, et elles le seront.» L’écrivain russe Valeriï Brioussov a été un rationaliste et un expérimentateur. Il était follement ambitieux, ignorait le sens du mot «égalité», ne savait que commander ou se soumettre, s’entourait de flatteurs et méprisait profondément les hommes. Sa seule passion était la littérature, sorte de Moloch auquel il était prêt à tout sacrifier.

Mais cet être froid et calculateur savait charmer et envoûter. Même de grands poètes, tels que Blok ou Biély, n’ont pu échapper à la fascination intellectuelle qu’il a exercée sur ses contemporains. Une force de volonté peu commune s’alliait chez lui à une intelligence méthodique et particulièrement lucide. Sa sécheresse et son pédantisme ne l’empêchèrent pas d’être, à de rares moments privilégiés, un véritable poète. À côté d’André Biély, il fut le créateur de la science du vers russe. Excellent pédagogue, il fut l’éducateur de toute une génération de jeunes poètes.

Ambitieux de tout savoir

Ce graphomane, ce fanatique des lettres savait lire à trois ans et il avait commencé à rédiger un journal à six ans. La passion d’écrire allait de pair avec celle d’apprendre. Dès son adolescence, à seize ou dix-sept ans, il se livre à une débauche de lecture. Entre juin 1890 et avril 1891, il écrit plus de deux mille vers.

À dix-neuf ans, Brioussov est un homme formé; c’est une nature fermée, repliée sur elle-même. Il se sait différent des autres, il sent en lui la présence d’éléments qui font les grands hommes: une volonté de fer, une capacité de travail exceptionnelle, une ambition sans limites, une intelligence froide et lucide, un besoin de dominer les êtres et d’infléchir le cours de leur destin, un désir éperdu de gloire: «Dès mon enfance, j’ai su que le but de ma vie était la gloire. Je suis né poète. Oui! Oui! J’écris, mais, comme toujours, en écrivant, je pense moins à ce que j’écris qu’à l’admiration générale que suscitera mon œuvre.»

À la fin de 1892 se produit un événement décisif pour l’avenir littéraire de Brioussov: il prend contact avec le symbolisme français. Aussitôt, il voit tout ce qu’il peut tirer de cet «art nouveau», aussi bien sur le plan littéraire que sur le plan personnel. Il introduira cet art en Russie, deviendra le maître incontestable de la nouvelle école poétique. Mais pour être chef d’une école, il faut d’abord qu’elle existe. C’est à la créer que Brioussov s’emploie avec une farouche énergie. Possédé par la seule passion qu’il ait jamais vraiment éprouvée, l’ambition, Brioussov parvient très vite à la célébrité. Il devient le pionnier de la nouvelle littérature russe du XXe siècle, le maître incontesté des jeunes poètes, le «maître du symbolisme».

En septembre 1897, il y a comme un hiatus dans la vie fiévreuse, survoltée, artificielle de Brioussov. Pour la première et dernière fois de sa vie, il aime vraiment. Le 28 septembre, il épouse une jeune Polonaise, Johanna Matveevna Runt, petite femme douce et effacée qui vivra dans l’ombre du maître et saura comprendre et pardonner ses nombreuses aventures galantes.

En 1899, il obtient ses diplômes universitaires (avec mention très bien). Sa culture est déjà très vaste, il est incontestablement l’un des hommes les plus instruits de son temps. Il connaît bien le français, le latin, le grec ancien, l’allemand, l’anglais et l’italien. Il lit l’espagnol et le suédois, le sanscrit, le polonais, le tchèque, le bulgare, le serbo-croate. Il se passionne pour l’histoire, la philosophie, la littérature universelle. Il a consacré beaucoup de temps à l’étude de Spinoza, de Leibniz, de Kant, de Fichte, de Schopenhauer. Cette soif de connaître est un des aspects les plus nobles de Brioussov.

À la fin de sa vie, même l’amour de la poésie cède la place à un désir frénétique de savoir. Pic de La Mirandole devient l’idéal du poète.

Du symbolisme à l’académisme

Brioussov débuta, en février 1894, dans le premier des trois cahiers intitulés Les Symbolistes russes . À la fin de la même année parut le deuxième cahier et, en été 1895, le troisième. C’est ce dernier qui rendit Brioussov célèbre avec une poésie composée de ce seul vers:
DIR
\
Oh, recouvre donc tes jambes blêmes!/DIR

Cette «poésie» eut le don d’exaspérer, entre autres, Tolstoï et Tchekhov. Celui-ci s’exclama: «Tous ces décadents sont de solides moujiks, pourris par l’oisiveté. Et leurs jambes ne sont pas du tout «blêmes», mais poilues, comme celles de tout le monde.»

Ce sont pourtant ces trois minces fascicules dirigés par Brioussov qui introduisirent en Russie l’«art nouveau» et furent à l’origine d’un véritable renouveau artistique et culturel. Ils firent de Brioussov un chef de file incontesté, le maître vénéré de toute une génération.

En 1895 paraît le premier des quatorze recueils qui constituent l’œuvre poétique de Brioussov. Ce recueil s’intitule Chefs-d’œuvre . Il s’inspire de Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud, de Vielé-Griffin et d’Henri de Régnier. L’érotisme en est le thème central. Un érotisme hiératique et glacé, fortement teinté de sadisme, qui restera un des thèmes permanents de Brioussov. Le deuxième thème du recueil est l’exotisme. Le troisième est le thème de la ville, du paysage urbain emprunté aux Fleurs du mal .

En 1897 paraît un deuxième recueil, Me eum esse . Le monde y apparaît comme une ombre, une représentation toute personnelle et abstraite du poète. L’artiste crée ce monde idéal, sa propre réalité esthétique. Dans cet univers imaginaire, il se sent tout-puissant:
DIR
\
Je ne vois pas notre réalité,
Je ne connais pas notre siècle,
Je hais ma patrie,
Je n’aime que l’idéal créé par l’homme.../DIR

Me eum esse représente une étape importante dans l’évolution du symbolisme russe. Brioussov crée la conception du poète-démiurge et exalte la puissance de sa volonté créatrice. C’est là une sorte de schéma abstrait auquel d’autres, plus doués que lui, Blok, Ivanov, Biély, donnent, quelques années plus tard, un contenu concret.

Le troisième recueil, Tertia Vigilia (1900), marque et la maturité du poète et le début de sa célébrité. Ce qui frappe dans ce livre, c’est la contradiction absolue entre les idées de l’auteur et leur application pratique. Tout en se réclamant de l’idéalisme esthétique des romantiques allemands, Brioussov reste un réaliste et un positiviste. Tout en affirmant la subjectivité, il ne sait peindre que ce qui est objectif. Pour lui, le monde est un musée dont il dresse consciencieusement le catalogue. Au lieu d’une synthèse, nous avons devant nous un inventaire. L’inventaire est complet, car Brioussov ne sait pas choisir: il collectionne tout, les paysages et les monuments d’art, les événements historiques, les idées, les croyances. Son érudition universelle se traduit dans des vers emphatiques et solennels. Avec, cependant, quelques exceptions. Çà et là, quelques pures et aériennes poésies lyriques dont les meilleures sont consacrées aux enfants, envers lesquels il savait même être tendre.

En 1903 paraît le meilleur recueil de Brioussov, Urbi et orbi . Cet ouvrage devient le bréviaire des jeunes symbolistes et apporte à Brioussov la gloire. En effet, la maîtrise verbale du poète est à son apogée. Il introduit le vers libre français, enrichit le vocabulaire poétique; en particulier, il reprend les mélodies populaires, oubliées depuis Nekrassov (mort en 1877). Le thème de la ville domine dans Urbi et orbi . Cette sombre poésie de la ville moderne a été inspirée à Brioussov par Verhaeren. La «ville terrible» est la fatalité du poète. Il hait ce monstre avide et impur, mais ne peut pas ne pas subir son envoûtement.

Urbi et orbi est le dernier recueil de vers que Brioussov publie en se réclamant du symbolisme. Dès 1904, le poète déclare qu’il ne se considère plus du tout comme symboliste. En fait, le symbolisme qu’il avait pourtant introduit en Russie lui restait étranger. Le «grand maître» du symbolisme penchera de plus en plus vers l’académisme le plus classique. Grâce au symbolisme, il a acquis ce qu’il cherchait, la puissance et la gloire. Maintenant, il rejette le masque et montre son vrai visage.

En 1905 paraît son cinquième recueil de vers, Stephanos . Brioussov est influencé par Heredia, Leconte de Lisle et Théophile Gautier. Dans quelques poésies du recueil, Brioussov prouve qu’il peut être un vrai poète malgré les influences livresques, celle notamment de Tiouttchev dont ses vers sont parfois de véritables pastiches.

Le sixième recueil, Toutes les mélodies (1909), constitue un travail d’artisan du vers. La technique, la versification sont éblouissantes. Tous les genres littéraires défilent devant le lecteur: l’élégie, la bucolique, l’ode, l’épître, l’épopée, le triolet. Mais ces exercices poétiques ne sont plus de la poésie, c’est une froide nomenclature, des variations pleines de virtuosité sur des thèmes connus.

Dans le septième recueil, Le Miroir des ombres (1912), la lassitude du poète éclate. Son néo-classicisme se transforme de plus en plus nettement en un froid académisme. Un seul thème nouveau apparaît, celui de la campagne russe, thème auquel nous devons quelques poésies charmantes, pures, pleines d’un sentiment spontané, inattendu chez ce citadin et ce pervers.

La décadence du talent est encore plus sensible dans le huitième recueil. Les Sept Couleurs de l’arc-en-ciel (1916), et dans Nuits d’Égypte (1917) où il «adapte» et termine le poème du même nom et resté inachevé de Pouchkine (1835).

En 1920, nouveau recueil de poèmes, le neuvième, intitulé: Dernières Rêveries . Que Brioussov est las! Il avoue.
DIR
\
Je ne hais personne
Et, chose terrible, je n’aime personne.../DIR

Son seul bonheur: le travail. C’est tout ce qui reste des audaces d’antan, des rêveries du surhomme, des plans de conquête du «conquistador», de la soif de puissance du «grand mage». Pendant les dernières années de sa vie, Brioussov publie, entre 1921 et 1924, cinq recueils de poèmes qui témoignent d’un lent mais inexorable déclin. L’impuissance créatrice conduit Brioussov à des affirmations insensées telles que l’analogie complète qui existerait entre la poésie et la science. Il voudrait créer une poésie scientifique. Mais c’est un projet mort-né.

L’année de sa mort, dans son dernier recueil, Mea , Brioussov essaye de rivaliser avec Maïakovski. Il veut être un tribun, s’adresser aux masses, rester jusqu’au bout à côté des jeunes et des forts. Cette volonté de vivre, cette énergie indestructible ont quelque chose de grandiose et de pitoyable. Pitoyable parce que Brioussov veut survivre à tout prix mais que cet immense effort se solde par un échec.

Un «civilisateur»

Si Brioussov a été un poète, il a été aussi un grand «civilisateur». Son rôle d’introducteur en Russie de l’art occidental moderne a eu une portée incalculable. Entre 1904 et 1909, il a été directeur de la plus importante revue littéraire de l’époque, Vesy (La Balance ). Il a publié un grand nombre d’articles et d’ouvrages consacrés à l’art poétique. Les principaux sont: De l’art , 1899; Cours abrégé de versification , 1919; Bases de la science du vers , 1924.

Il a également écrit des nouvelles, des souvenirs, des romans (L’Axe terrestre , récits et scènes dramatiques, 1907; Les Nuits et les jours , récits et scènes dramatiques, 1913; Derrière ma fenêtre , souvenirs, 1913; L’Ange de feu , roman, 1907; L’Autel de la victoire , roman, 1913). Sa prose est, dans son ensemble, très proche de ses vers. Elle est solennelle, hiératique et académique. Les sujets sont empruntés à ceux de sa poésie: des tableaux du passé et de l’avenir de l’humanité; les mystérieux abîmes de l’amour, pris sous son aspect le plus anormal et le plus pervers. Souvent, cette prose donne l’impression d’être une traduction d’une langue étrangère. L’action même des deux grands romans de Brioussov se passe hors de Russie. Son meilleur roman, L’Ange de feu , est l’histoire d’un mercenaire allemand contemporain de Luther. Il témoigne d’une érudition immense et d’un très remarquable sens historique. On ne retrouve pas ces qualités dans son deuxième roman, L’Autel de la victoire , qui a pour décor la Rome antique. C’est une des œuvres les plus ennuyeuses et les plus ratées de Brioussov.

De façon générale, les œuvres prosaïques de Brioussov ont subi une forte influence de Barbey d’Aurevilly et d’Edgar Allan Poe. Il en émane une froide et lucide cruauté, pas de sympathie, pas de pitié, mais une sorte d’exaltation sensuelle et le désir de pénétrer dans les replis les plus cachés de la perversité humaine.

Brioussov fut enfin un remarquable traducteur. Il traduisit, entre autres, Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, La Ballade de la geôle de Reading d’Oscar Wilde, L’Énéide de Virgile; ses traductions des poètes arméniens (La Poésie de l’Arménie, de l’Antiquité à nos jours , 1916) sont devenues des classiques.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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